M. TIERNEY (1946), p. XVII-XVIII, insiste sur les correspondances thématiques, les annonces explicites (l'ombre de Polydore annonce la mort de Polyxène, v. 35-46), les préfigurations (le double songe d'Hécube, v. 69-82), les liaisons (le corps de Polydore est découvert par la servante chargée d'aller chercher l'eau pour laver la dépouille de Polyxène, v.657-683).
C. COLLARD (1991), plus dynamiquement, explicite :
1. une descente d'Hécube dans la détresse : infirme et réduite en esclavage, elle plaide en vain, auprès d'Ulysse, pour sa fille Polyxène, qui lui est enlevée et conduite à la mort ; elle apprend enfin l'assassinat de son fils.
2. une remontée, au moins relative : elle plaide pour obtenir de se venger et convainc Agamemnon ; elle accomplit sa vengeance dans la tente même du roi, secondée par ses compagnes d'esclavage, et retrouve, toute esclave qu'elle est devenue, son honneur de mère et de reine.
In fine, avec Agamemnon, elle n'en est pas moins maudite par Polymestor, désormais privé de ses yeux et de ses enfants : il prophétise leurs fins respectives.
DESTINEE
Malcolm Heath ("Iure principem locum tenet : Euripides Hecuba", BCIS 34, 1987, p. 40-68 = Euripides, Oxford Readings in Classical Studies, ed. J. Mossman, Oxford, 2003, p. 218-260) montre que :
1. L'Hécube tient le premier rang dans le choix byzantin.
2. Les Renaissants y ont perçu un modèle de variété, d'atrocité et d'utilité :
2.1. Le sort d'Hécube est pitoyable,
2.2. celui de Polymestor inspire l'horreur,
2.3. le drame montre l'inconstance de la fortune.
Érasme la traduit en latin, Lazarre Baïf en français, elle est imitée et représentée en italien par L. Dolce = première représentation moderne d'un drame antique ? Voir Waszink, 1969, p. 195- 212 & 207. Sénèque avait réuni l'Hécube et les Troyennes dans ses propres Troyennes. Garnier, dans sa Troade (1578), en rajoute sur l'amalgame donnant de l'importance à la Cassandre qu'il emprunte aux Troyennes et repoussant tout ce qui touche à Polymestor dans son dernier acte.
3. Les classiques ont déprécié le drame pour son manque d'unité, sa complaisance envers l'atrocité, l'invraisemblance supposée de l'extrême méchanceté et l'inconsistance de l'intrigue. La Mesnardière mentionne souvent l'Hécube dans sa Poétique, 1640 ; Bellegarde, 1702, fait écho à La Mesnardière. J.J. Reiske, 1743, incrimine dix insuffisances : a. L'unité de lieu est cassée, b. Le prologue n'a aucune qualité dramatique, c. le choeur est mal traité, d. le drame comporte plusieurs improbabilités, e. il contient aussi des fautes de goût... j. on ne comprend quel effet Euripide veut produire. Prévost, dans son examen de l'Hécube, dans le Théâtre des Grecs, 1785, lui reproche son manque d'unité. Les malheurs d'Hécube sont généralement jugés immérités. C.D. Beck, 1788, comme Reiske croit que la pièce aurait été meilleure si l'épisode de Polyxène avait été placé après celui de Polymestor. Porson, 1792, déplore lui aussi la faible unité d'action, mais admet le pouvoir émotionnel du drame. AJ.E. Pflugk, dans son édition de 1829, défend le drame : le principe d'unité n'exclut pas la variété d'actions, pour peu que toutes tendent au même but. La seconde partie du drame permet d'échapper à la pure calamité (qu'est le sacrifice de Polyxène), laquelle ne saurait être tragique. Hermann (1831) juge avec mépris cette apologie : seule Polyxène présente quelque intérêt, son rôle, suffisamment étendu aurait pu donner lieu à une belle tragédie. Le rôle de Polymestor est moins aisé à traiter. Les actions d'Hécube sont révoltantes.
Bensérade, dans sa Mort d'Achille (1635), représente Hécube et Polyxène venant solliciter la restitution du cadavre d'Hector. Achille tombe amoureux de Polyxène, retourne au combat, tue Troïlus et réclame Polyxène en échange du corps de Troïlus. Pâris et Déïphobe lui tendent un piège et le tuent. Ses armes sont attribuées. Ajax se suicide. L'intrigue, romanesque, est brouillonne. Sallebray, dans sa Troade (1639), adapte l'intrigue de Garnier, ajoutant une intrigue amoureuse entre Agamemnon et Cassandre. Le Polymneste de Charles-Claude Genest (1696), s'est perdu. Sans doute atténuait-il la méchanceté de Polymestor. West adapte l'Hécube en 1726 à Drury Lane. J.E. Schlegel, dans ses Trojanerinnen (1745), combine le sort de Polyxène avec celui d'Astyanax.
4. Pour les romantiques, la psychologie des personnages est trop sommaire. Les événements sont trop hasardeux : il n'y a pas de conflit entre une liberté intérieure et une nécessité externe. L'unité thématique est trop lâche. Hegel pose qu'une souffrance vraiment tragique est seulement infligée aux agents individuels comme une conséquence de leurs propres actes, qui sont à la fois légitime et, compte tenu du choc qui en résulte, blâmables ; l'individu tout entier en est responsable (1886, 90, 666 ; cité par Heath, p. 247)." Pour Boekh "l'essence de la tragédie est la représentation d'une action ; mais le noyau interne de l'action, son âme, est une pensée, qui se manifeste dans l'action." (On peut soupçonner ici la transposition du Grundgedanke — la "pensée fondamentale", qu'il chercha aussi dans chaque épinicie de Pindare).
5. Au XXe siècle, La structure de la pièce pose problème. Le personnage d'Hécube confère au drame son unité, mais il est ambigu, entre passivité dolente et détermination vengeresse. Son inhumanité anticipe un processus de déshumanisation, dans "le sombre chaos d'un univers sans dieu", où prédomine le souci de vengeance. Mais les dieux s'inquiètent des funérailles de Polydore (vers 49-50) ; Hécube ne nie pas les dieux mais les soumet à la loi qui nous fait croire en eux (vers 798-805) :
Ἡμεῖς μὲν οὖν δοῦλοί τε κἀσθενεῖς ἴσως·
ἀλλ' οἱ θεοὶ σθένουσι χὡ κείνων κρατῶν
[800] Νόμος· νόμῳ γὰρ τοὺς θεοὺς ἡγούμεθα
καὶ ζῶμεν ἄδικα καὶ δίκαι' ὡρισμένοι·
ὃς ἐς σ' ἀνελθὼν εἰ διαφθαρήσεται,
καὶ μὴ δίκην δώσουσιν οἵτινες ξένους
κτείνουσιν ἢ θεῶν ἱερὰ τολμῶσιν φέρειν,
[805] οὐκ ἔστιν οὐδὲν τῶν ἐν ἀνθρώποις ἴσον.
"Nous somme esclaves et sans force peut-être,
mais les dieux sont forts et aussi ce qui les domine,
la loi ; car la loi nous fait croire aux dieux
et nous vivons, distinguant l'injustice et la justice ;
si cette loi t'incombant 5 doit être abolie
et que ne doivent pas être châtiés ceux qui tuent
leurs hôtes ou osent piller les sanctuaires des dieux,
il n'est aucune équité chez les hommes."
Le sort de Polymestor (comme celui des enfants de Médée) est exagéré.
DRAME DES RELATIONS HUMAINES, F. Zeitlin, "Euripides “Hekabe and the Somatic of Dionysiac Drama", Ramus 20, 1, 1991, p. 53-94.
Le drame est une "bacchanale d'Hadès" voir 1077 :
ποῖ πᾷ φέρομαι τέκν' ἔρημα λιπὼν
Βάκχαις Ἅιδου διαμοιρᾶσαι,
σφακτά, κυσίν τε φοινίαν δαῖτ' ἀνή-
μερον τ' οὐρείαν ἐκβολάν;
"Où, par où me porté-je, laissant mes enfants à l'abandon,
pour que des Bachhantes d'Hadès les dépècent,
les égorgent, les livrent en pâture sanguinolentes aux chiens,
les jettent dans la montagne sauvage ?" (voir 1031s, 1021s).
La scène est un lieu sinistre, transitionnel entre la vie et la mort, entre le monde du passé et le futur. Les dieux semblent absents.
L'intrigue n'est pas sans rappeler le drame de Lycurgue (personnage analogue à Polymestor), pourchassant Dionysos enfant (analogue à Polydore ; les femmes du choeur sont elles-mêmes analogues aux nourrices impuissantes de Dionysos ) ; sur le mythe, voir Iliade VI 130-140).
Nulle part ici, Euripide ne donne le sacrifice de Polyxène pour un crime impie.
Schlieser ("Die Bakkhen des Hades : Dionysische Aspekte von Euripides' Hekabe", Métis 3, 1989, 11-135) lit la scène de la vengeance comme un échange des rôles masculin et féminin : les femmes tuent lucidement, ce sont des guerrières, l'homme est mutilé.
L'aveuglement rappelle thématiquement les châtiments d'Orion (Hésiode, fr 148a MW = Ératosthène, Catastérismes 32) et de Polyphème (Odyssée IX).
Les yeux et le regard (voir-ne pas voir) tiennent une place thématique importante dans la pièce, comme le contact physique.
Didier PRALON
1- H. Weil, 1868, p. 211, inclut l'entrée mélodramatique d'Hécube dans le prologue, mais tient les vers 1-58 pour le "Prologue proprement dit". A. Lebeau & P. Demont, 1996, Cl. Nancy, 2000, font de même, sans marquer de réticence.
2- Le vers 490, mal construit, mal interprété, est, depuis Nauck, athétisé. Nul ne met en doute l'existence des dieux, l'Hécube d'Euripide, anticipant la théologie d'Épicure, se demande si l'on peut leur attribuer quelque efficace ?
3- ajvnevsthken, doit signifier par métonymie « est dépeuplé », ajnivsthmi signifiant « se lever », éventuellement « pour partir », voir LSJ sv B II 2, sv. Hérodote 5, 29 atteste l’expression cwvra ajnesthkui`a.
4- Le vers 657 fait, sans explication, défaut.
5- C'est à dire "à toi, Agamemnon", à qui Hécube adresse son plaidoyer